Springfield

Un texte écrit au cours de l’atelier d’écriture animé par Kinda Mubaideen dans le cursus du Master de Traduction Littéraire à l’ITI-RI (Strasbourg).
La consigne était cette fois d’imaginer ce que pourrait être notre écriture si c’était un monument ou un lieu. L’exercice se fonde sur l’idée du poète Victor Segalen qui inventa les poèmes dits stèles, dont la forme provient directement des stèles dunéraires et autres qu’il recontra lors d’un voyage en Chine. Le trajet est ici inverse, donc, de l’écriture à son équivalent métaphorique architectural.

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C’est un endroit presque fractal dans l’impression d’infini qui s’en dégage, dans sa répétition…mais là où les fractales naissent dans les choux (Romanesco, je veux dire), ici tout est fabriqué par la main de l’homme, sa main formée au geste habituel, sa main qui radote ; par son pied botté, pour le confort et l’efficacité, botté de totalitarisme et d’uniformité – ici tout est artificiel, construit, pensé, tout vient comme on dit d’un procès, ce qui n’est pas une garantie d’intelligence. Vertige nonsensique. Pas de grand Architecte, mais plutôt un comité, du genre qui préside aux destinées du voisinage fleuri : dahlia, pensées, soucis ? On a d’ailleurs planifié décidé dessiné même la sinuosité, pour le naturel, voyez, celui qui ne revient, en fait, jamais au galop. Ici on roule en voiture, au pas de préférence, et les chevaux sont probablement interdits. Rien pour distraire l’œil de la litanie de maisons modèle A B ou C, rien pour distraire malgré les customisations peinturisations modifications que chaque famille peut apporter – librement ! – à son home, sweet home. Les fioritures, donc. La surface, la répétition, les détails. Ce qui reste, maintenant, c’est l’intime – le dedans de chacun. Une demeure, une famille, un individu, un intérieur de boyaux et de sang, un cerveau, 5 ou 6 sens, tout ce qu’on pense et ce qu’on ressent. La banlieue des Simpson c’est une ruche, aussi : rayon après rayon, les mêmes tubes hexagonaux, et dans chaque cellule de la cire, une cire, cette cire-là ; le poisseux du personnel, le temporel, qui passe par des yeux – uniques, forcément, un matériau unique, cette cire, et pourtant primal et commun – et les mots pour essayer de le rendre, le refaire, l’ordonnancer, pour qu’on puisse enfin danser. Dans la rue, pourquoi pas. La différence cachée dans l’identité, le secret du désir caché derrière la façade rose bonbon, pour faire plus gai, saumon, pour faire plus vrai, mais la pierre naturelle est recommandée si c’est le luxe que vous recherchez. Les Simpson de banlieue c’est l’humour de l’humain, son pathétique, ses temps modernes et radioactifs autant que son éternel féminin, masculin, américain, son éternel train-train. Ca s’écrit dans le micro, et l’accumulation, et dans la parure et dans la répétition, dans la tentative de faire s’agiter les petites maisons identiques, que la route bitumée elle-même secoue son popotin. Il y a des tas de choses que suburbia n’est pas, et elle le sait, et il y a des choses qu’elle est : pas un espace ouvert mais un espace clos, pas un lieu de travail mais un endroit dortoir, un investissement immobilier… un terrier. La seule échappatoire est comme ça vers l’intérieur, elle demande un effort, faut creuser, c’est une fuite en avant dedans – j’écris prisonnier, d’être moi, mais souvent je propose une accumulation, des impressions, des digressions… comme dans sa maison, pour se distraire, un banlieusard allume la télévision, un teenager ouvre son diary. On y habite, là. Si on veut, barricadé derrière les volets, on peut y être soi.

(La banlieue résidentielle américaine, modèle Springfield)

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